Jeannine NALINO et Jean-claude
LACROIX:
C’est la fin de la récréation. La cloche sonne. Aux jeux et aux cris succède le silence. Fillettes ! Roulez vos cordes à
sauter, adieu marelles et palets ! Garçons ! Ramassez vos billes, rangez vos osselets et posez vos ballons.
Les rangs se forment devant les classes. Maîtres et maîtresses se rapprochent de leur groupe d’élèves.
Mlle LACOUME s’assure du silence dans les rangs et donne
l’ordre de rentrer. Jean-Yves passe devant elle et souffle. Elle lui passe
la main dans les cheveux et d’un ton maternel, lui dit : « Tu as bien chaud mon garçon ! Tu as couru ? ».
Chaque élève s’installe à sa place et déballe ses affaires, plumes, crayons et règles dans les gorges, livres et cahiers dans les
casiers. Le cartable est posé sur le sol, appuyé contre les pieds de la table. Le carrelage rouge porte encore des traces d’humidité et une forte odeur de savon et d’eau de javel flotte dans
l’air.
Joël LAURY a
pris place à ma droite, dans la rangée le long du mur, côté canal.
Devant nous, Anne-Marie MAGNOT et Jeannine
NALINO papotent.
A leur gauche, de l’autre côté de l’allée, se tient Jean-Claude LACROIX, bras
croisés, qui attend le début du cours.
Mlle LACOUME monte sur l’estrade et commence son cours de français. Le thème
d’aujourd’hui est l’étude du texte « Au gui l’an neuf ». Chacun est attentif et répond aux questions de la maîtresse.
Mais que se passe-t-il ? Jeannine s’agite et s’inquiète. Elle vient de
s’apercevoir qu’elle a oublié de faire son devoir de mathématiques. Quelle étourdie ! Le cours de maths ne commençant que dans une demie heure, elle décide donc de faire son exercice à la
sauvette, à l’insu du regard de la maîtresse. Elle demande discrètement à Jean-Claude de lui prêter son compas. Ce dernier lui donne,
profitant du bref instant où Mlle LACOUME écrit au tableau.
Jeannine,
nerveuse, copie son devoir sur celui d’Anne-Marie et trace cercles, diamètres et cordes. Une chance,
l’exercice n’est pas trop long et elle l’achève en cinq petites minutes. Elle range son cahier et après avoir poussé un soupir de soulagement, s’intègre à nouveau au cours de français.
M. BOURGON, notre professeur de mathématiques, est sur le point de rentrer par la petite porte du fond de la classe. Jean-Claude, s’inquiétant de ne pas voir revenir son compas, se retourne et demande discrètement à Jeannine :
« Tu n’en as plus dé bézoin de mon compas ?».
Et elle, moqueuse, pouffe de rire et lui répond en dodelinant la tête :
« Non, je n’en ai plus dé bézoin de ton compas ».
Elle lui redonne et continue de se marrer avec Anne-Marie.
Jean-Claude n’apprécie guère son comportement et lui jette un regard agressif. Le pauvre, il zozote certes, mais pas au point que l’on se moque de lui. C’est
un garçon très sérieux qui n’aime pas ce genre de plaisanteries. Jeannine continuera cependant à se moquer de lui, pendant bien longtemps encore, en lui disant et
redisant :
« Tu n’en as plus dé bézoin de mon compas ? ».
Et le temps passe, les semaines et les mois défilent... Les beaux jours arrivent.
Les cours de Sciences Naturelles fleurent bon le Printemps, les premières sorties dans le Jardin DURZY, les promenades aux abords de
la passerelle des Closiers pour cueillir des fleurs et composer un herbier, la découverte de batraciens dans les trous d’eau. Les classes s’embellissent chaque jour de bouquets de fleurs
sauvages. Des petits apportent à leurs maîtres et maîtresses des jonquilles et des violettes. L’école s’empourpre de lilas et s’enivre du parfum capiteux des seringas. Des bocaux recouverts de
cartons percés de trous font des aquariums providentiels pour les têtards que les élèves rapportent de leurs sorties champêtres. Chaque classe possède son bocal où s’agitent avec frénésie ces
petites bestioles. Quelle merveille de découvrir, de jour en jour, leur métamorphose ! La croissance des pattes arrière et avant, le rétrécissement de la queue et la découverte un matin de
gentilles et minuscules grenouilles.
Mlle LACOUME nous avait fait ce bonheur et chacun, de sa place, pouvait
voir le bocal posé sur une petite table collée au mur, à deux pas de Jeannine. Un élève habile avait confectionné une échelle de bois qui
permettait aux petits batraciens de se hisser hors de l’eau. Ces demoiselles étaient folles de soleil, et aux moindres rayons, elles s’agglutinaient sur les barreaux dans la plus totale
anarchie. Elles étaient de véritables baromètres vivants et leurs escalades faisaient notre enchantement.
A la fin d’un cours de français, la cloche sonne. C’est l’heure de la sortie. Les élèves rangent leurs affaires et s’apprêtent à
sortir de la classe. A l’ordre donné par Mlle. LACOUME, chacun sort tranquillement, sac d’école à la main.
Jeannine, étourdie et un peu fofolle, quitte sa place à la hâte et
bouscule violemment la table sur laquelle reposait le bocal aux grenouilles. Et voilà notre aquarium de fortune par terre, en mille morceaux et des grenouilles abasourdies qui s’agitent sur le
sol dans une fébrilité extrême, amplifiée par la présence proche de leur Eldorado, la rivière du Loing. Cette fébrilité contagieuse s’empare subitement de Mlle
LACOUME qui pour s’en échapper décoche deux claques retentissantes sur les joues de Jeannine.
Jean-Claude LACROIX, surpris par ces deux déflagrations, se retourne et
voit sa camarade ahurie, se tenir la tête à deux mains. Manifestement les impacts ont été précis et violents. Jeannine ne sera pas prête
d’oublier.
Jean-Claude la regarde et sourit d’un petit air moqueur.
Les demoiselles grenouilles l’auraient-elles vengé de toutes les moqueries de Jeannine
?