Joël LAURY, était un garçon turbulent au demeurant fort sympathique. Il aimait la rigolade et son visage, caché derrière des lunettes de
correction puissante, n'engendrait pas la mélancolie.
Signes particuliers : Se bouchonnait le pavillon de l'oreille et l'entrait dans l'orifice auriculaire.
Se mordillait le pli supérieur de son majeur. Attendait l'heure de la récré avec impatience pour taper dans le ballon.
Un matin de Printemps, Joël trouve un oisillon sur le bord du canal. Prévenant, il le prend et le dépose délicatement dans son sac d'écolier. Vilain matou
attendra...
Pendant le cours de mathématiques, le CUI-CUI perturbateur et insistant de l'importun duveteux ne fut pas du
goût de M. BOURGON qui le fit transporter sur l’heure, hors de la classe.
Ce jour là, le QI nécessaire à la pratique des mathématiques ne se conjugua pas avec le timide CUI-CUI écolo émanant
des profondeurs d'un sac d'écolier. Le petit oiseau fut dans l’obligation de s’écarter. Il ne trouvera sa revanche que beaucoup plus tard. Un bon demi siècle sera en effet nécessaire pour
voir le tracé d’une autoroute contourner l’espace de vie d’une espèce en voie de disparition (oiseau, fleur ou insecte).
"Et si tout le monde en faisait autant? La classe serait une volière..."
M. BOURGON réserva sa fameuse citation pour une autre occasion.
Hasard ou vision prémonitoire ?
Joël était la «bête noire» de Mlle LACOUME. Il était effronté et parfois lui
répondait.
Un jour, alors que Joël se tenait mal à sa table et qu’il mâchouillait un chewing-gum, elle lui
demande de corriger son attitude et de cesser son ruminement. Elle ajoute : «Ce n’est pas beau de
voir un élève avachi, ruminer devant soi».
Joël ne se démonte pas et dit dans sa barbe : «J’suis pas fait pour te plaire».
«Quoi ?» dit-elle, en dévalant quatre à quatre l’unique marche de l’estrade et enfilant comme l’éclair l’allée
qui menait à moi. Elle saisit brutalement mon poignet et me lance :
« Dis moi, William, ce que ton petit camarade,
Joël, vient de te dire et attention à ta réponse, j’ai entendu quelque peu ses propos !»
Peu fier, je lui réponds : «J’suis pas fait pour te plaire».
«C’est bien ce que j’avais cru entendre !».
De colère, elle passe derrière moi, bouscule ma chaise et arrive droit devant Joël.
Ce dernier, en bon gaulois, n’avait qu’une seule peur, c’est que le ciel lui tombe sur la tête. Cette crainte étant
plus qu’imminente et n’ayant pas de bouclier pour se protéger, c’est avec le seul usage de ses bras et de ses mains qu’il se préserva le crâne du cataclysme.
Mais Mlle LACOUME n’en était pas à son premier coup d’essai et elle maîtrisait
très bien son sujet. Elle avait « LA TECHNIQUE », et j’ajouterais
« QUELLE TECHNIQUE !!! »
En grande professionnelle et avec un calme olympien, elle défaisait le nœud formé par les membres du
malheureux supplicié. Sitôt fait, ou plutôt sitôt défait, c’était la claque. Et quelle claque ! Bonjour les décibels... Et que dire des mains de Mlle
LACOUME ? Qu’elle en possédait désormais trois. Une gravée au fer rouge sur la joue de Joël et deux autres qu’elle conservait
précieusement pour un usage ultérieur, car il faut dire qu’elle jouait aussi bien de la droite, que de la gauche…
Si d’aventure la première technique échouait, elle en possédait une autre, tout aussi efficace, calquée sur celle
rodée il y a deux milles ans. J’appellerais cette seconde technique le « Lève toi et marche ! » rebaptisée pour la circonstance, le « Baisse les bras, que je te claque
le beignet ! »
Cette technique n’avait d’effets réels que si le praticien possédait une grande maîtrise du verbe conjuguée à une
puissante force de dissuasion.
Mlle LACOUME cumulait ces deux atouts et les paroles dites une
seule fois, suffisaient à faire baisser les bras des plus récalcitrants. Et, Ô miracle ! Combien de bras se sont baissés, suivis de claps percutants, qui ne marquaient pas le départ d’une
séquence de film, mais la reprise normale d’un cours.
Moi William, je me suis pris également des claques et une fois
seulement, j’ai eu le sentiment d’injustice ou plutôt d’incompréhension. Alors que je mâchouillais un chewing-gum, mon seul et unique de l’année, Mlle
LACOUME me dit : «Tu t’achètes des chewing-gum,
maintenant ?»
Et je lui réponds innocemment : «Ce sont les Américains qui me l’ont jeté de leur camion, Mademoiselle».
Mais qu’avais-je dit là ? La voilà qui dévale quatre à quatre l’unique marche de son estrade et vous connaissez
la suite... Affranchi de son sceau, elle me lance d’un ton outré : «tu fais la mendicité aux
Américains, tu n’as pas honte ! Tu te comportes comme le singe à qui on jette des cacahuètes ! Et que vont penser ces militaires en voyant ces petits français si peu
dignes ! ?... ».
A cette époque, j’étais bien petit pour comprendre ces choses là. Ce n’est que quelques années plus tard que j’ai
réellement pris conscience de tous ces problèmes.
Malgré tout, je tiens à vous dire aujourd’hui, que l’on vous regrette
et que nous souhaitons tous, que nos petits enfants aient des maîtres et maîtresses
comme vous.